Virginie Roux - La Lumineuse

 - Virginie Roux

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Comme toutes nos histoires, notre rencontre avec Virginie Roux doit beaucoup au hasard. Au détour d’une promenade parisienne, nous sommes tombé sur une boutique/galerie d’art délicieuse et nous y sommes entré. Là, nous avons fait la connaissance de Virginie Roux et de son partenaire dans cette aventure, Emmanuel Pierre architecte d’intérieur et grand collectionneur d’art. Les deux ont décidé de fonder La Place pour en faire un lieu de rencontre entre arts et parfums. Le résultat est aussi atypique qu’agréable, porté par la douceur et la chaleur de ses fondateurs. Ce qui ne devait être qu’un concept-store éphémère vient d’être prolongé pour un an. Pour célébrer cette heureuse nouvelle, nous avons demandé à Virginie Roux de nous accorder un Entretien, ouvrant ainsi notre série d’Entretiens de l’Avent.

[Les Entretiens de l’Avent sont une série d’entretiens centrée sur la Femme. Quatre femmes, quatre parcours exceptionnels, quatre chemins partant ou menant au parfum. Nous avons choisi à cet effet quatre femmes aux parcours et carrières différents, en lien avec le parfum. Car les femmes sont sous-représentées. Car elles n’occupent pas la place qu’elles mériteraient. Car elles sont la matrice de toute vie, de toute humanité. Car elles sont de plus en plus présentes dans le monde des parfums. Car leurs histoires sont des leçons de vie qui se doivent d’être parlées. Qui se doivent d’être écoutées]

  

Alexandre Helwani – Alors Virginie, pourquoi La Place ?

 

Virginie Roux - Une réflexion que j’ai pu avoir par rapport à mes propres problématiques en tant que marque, c’est d’être visible, de pouvoir communiquer et d’avoir une place à Paris parce que quand tu as une place à Paris, tu peux développer ta marque à l’international. On a voulu proposer un lieu où tu puisses exprimer un certain nombre de messages parce que tu vois, dans ma marque ou ma personnalité, j’ai des choses à dire et La Place c’est aussi un lieu d’expression, de convivialité. Donc La Place c’est plusieurs niveaux, c’est effectivement ce lieu d’échanges mais c’est aussi « the place to be », le lieu qui donne de la visibilité et enfin la rencontre avec Emmanuel qui permet d’allier l’art et le parfum en lien avec la réflexion qu’il peut y avoir aujourd’hui de savoir si le parfum est un art. Donc c’était jouer sur ça et donner au parfum ses lettres de noblesse en le faisant entrer dans une galerie d’art et en créant, non pas une parfumerie, mais une galerie de parfums.

 

A.H. - Tu parles de convivialité, j’ai l’impression que c’est important pour toi. Pourquoi ça ?

 

V.R. - Oui parce qu’ici tu ne rentres pas uniquement pour acheter un parfum, tu rentres aussi pour passer un bon moment. Le parfum pour moi c’est un moyen de s’exprimer, c’est un porteur de message mais aussi créateur de lien. C’est une manière de délier les langues. Quand tu parles parfum, tu finis par parler, par créer du lien social, du lien humain. Aujourd’hui dans les identités olfactives, il y a toute une dynamique de parler à sa communauté. C’est aussi l’idée d’ici : de créer une communauté, de dépasser notre cercle de réseaux sociaux et d’avoir un vrai contact humain, de discuter avec des gens, leur mettre un visage. Et puis c’est aussi un moyen de faire bouger les lignes

 

A.H. - Faire bouger les lignes, en provoquant le contact entre des personnes, des milieux différents ?

 

V.R. - Oui. On dit de moi que je suis facilitatrice. C’est naturel je pense.

 

A.H. - C’est pour ça que tu tiens à être ici ?

 

V.R. - Oui, je pense que ça n’aurait pas le même sens si on n’y était pas. Il y a un accueil des clients, tu leur sers un thé, tu prends le temps de discuter avec eux...

 

A.H. - Où est-ce que tu trouves ta force pour tout ça ?

 

V.R. - C’est important de ne pas être seule déjà, je pense que je ne pourrais pas le faire seule.

 

A.H. - Alors, La Place n’était au départ qu’un projet éphémère, je viens d’apprendre que vous avez signé pour un an supplémentaire ce qui est une bonne nouvelle. Comment vois-tu ce projet évoluer ?

 

V.R. - Peut-être différemment, je conçois cet endroit comme une installation, une œuvre qui se renouvelle même si le lieu reste le même. Il y aura certainement d’autres choses. L’essentiel est de bien s’entendre, notamment avec Emmanuel, pour être forts de propositions. On est, au fond, assez artistes, autrement ça ne marcherait pas.

 

A.H. - Parlant justement d’art, as-tu toujours eu la fibre artistique ?

 

V.R. - Je dessinais, je dessine toujours. Quand j’étais jeune, je mélangeais, j’écrasais des feuilles, je faisais une sorte de tambouille. J’ai toujours eu un côté créatif. Même le projet « Au pays de la fleur d’oranger » c’est créatif. C’est un nom très long auquel j’ai toujours tenu. On m’a dit de le couper et j’ai refusé parce que ça a un sens. Il faut donner du sens.

 

A.H. - Est-ce que ta recherche de sens te guide dans le choix des personnes exposées ?

 

V.R. - Oui. Par exemple en ce moment on a un atelier sur les cuirs et j’aime ce côté atelier. À côté de ça j’accompagne aussi des start-up. J’adore cette ébullition intellectuelle, je suis friande de ça. À 20 ans, j’étais déjà chef d’entreprise et depuis je suis toujours restée dans cet univers de création d’entreprise.

 

A.H. - Qu’est-ce qui t’a poussé à créer ta marque ? Quel en a été le sens porteur ?

 

V.R. - Dans ma marque, il y a plusieurs niveaux de compréhension. Le premier, c’était de mettre en avant l’histoire de ma famille, l’histoire d’un terroir et d’amener les gens à entrer dans ce terroir à travers l’univers floral. Ensuite, quand j’ai eu envie de faire le premier parfum à la fleur d’oranger, c’était tout simplement lié à ce que j’aimais.  Néroli Blanc, c’était un jeu de mots entre le néroli, la couleur du jus que tu vois et le blanc des fleurs. Ensuite j’ai voulu participer au premier salon Exsence donc a conçu une collection de cinq fragrances autour des matières premières. Là, l’idée était d’accentuer une matière avec un adjectif qui l’en déroutait, avec par exemple lavande ombrée ou violette sacrée, et plus mon parcours dans ce domaine du parfum, que je ne connaissais pas initialement, s’est accentué, plus j’en comprenais le sens : de porter des messages sur des thèmes comme la liberté, les droits de la femme qui me tiennent à cœur. Ce mode d’expression, c’est un peu une tribune.

 

A.H. - Comment traduit-on des idéaux en parfums ?

 

V.R. - Tu te réveilles un matin et tu te dis : Tiens je vais travailler sur la dualité de la femme. (Rires) Tu imagines, comme dans un tableau, et tu essaies de le réaliser en adéquation avec ta vision. C’est comme ça que je fonctionne. Souvent je pars d’un croquis et j’aime bien jouer sur les contrastes. parce qu’on n’est pas lisses, on est plein de choses et c’est ça qui me plaît, c’est toute cette variété. Après ça j’ai donc fait un parfum sur les droits de la femme, en partant sur le mimosa parce que j’avais lu que c’était la fleur emblématique des droits de la femme. Je voulais faire quelque chose qui soit sans compromis, une overdose. Je suis partie d’une idée associant la tubéreuse au mimosa, c’était improbable ; quelque chose avec beaucoup de caractère, qui me correspondait. Tu as aussi dans ces parfums toute une filiation autour de ma famille : tu as ma mère, ma grand-mère, moi. L’eau de Gina par exemple c’est l’hyperféminité, c’est l’ensorceleuse ; le mouvement de l’eau. Il y a toute une mise au scène et au final je parle de ma mère au travers, de mes origines italiennes aussi.

 

A.H. - La femme a l’air de particulièrement te toucher, ici tu représentes pas mal de femmes.

 

V.R. - Oui alors dans l’univers du parfum il y a énormément de femmes. C’est un milieu très masculin qui s’ouvre grâce aux femmes, je pense. Mais tu as aussi toute la position de la femme en société qui m’interpelle. Par exemple, Yuun de Hersip est venue à moi sur le thème de l’émancipation de la femme. C’est quand même dingue le destin, c’est épatant. Alors bien sûr je comprenais son message. La liberté, le droit, ce n’est jamais acquis – surtout en période de crise. Alors je me disais que le parfum apporte un peu de messages à ces pays qui n’accordent pas beaucoup de place à la femme. Sur la liberté, j’utilise la symbolique du tatouage. Finalement quand tu te parfumes, tu te parfumes la liberté dans la peau, tu te la graves.

 

 

A.H. - Tu as mentionné la maison Hersip dont tu as accompagné la création, tu as dit que tu accompagnais aussi plusieurs start-up. À quel moment trouves-tu la place pour laisser ta créativité s’exprimer ?

 

V.R. - Je suis capable de mener plusieurs dossiers en même temps, mais je ne pense pas être un extraterrestre non plus. Je suis créative mais pas farfelue. Sur Hersip par exemple il y a eu beaucoup d’intervenants différents. Aujourd’hui je dois dire que m’oriente plus vers ce genre de projets. J’aime travailler pour d’autres.

 

A.H. - Cela guide ta vie, cette volonté d’aider les autres ?

 

V.R. - De donner du sens, c’est pas mal oui. Après je suis certainement plus égoïste qu’avant. J’ai beaucoup donné et aujourd’hui je me préserve. Je suis un peu plus capable de dire non, de me protéger qu’avant. A la fois je vais faire attention et à la fois j’aurai un espace d’accueil assez ouvert, assez large. Il y a les deux facettes. Je te disais tout à l’heure que je n’aime pas la solitude, c’est vrai. Je veux être entourée de gens mais de qualité. Du coup je rassemble un certain nombre de gens.

 

A.H. - Tu as toujours été ainsi ?

 

V.R. - Oui, ça me colle. Mais tu vois, il y a un certain nombre d’années j’ai fait un burn-out. Je n’arrivais plus à conduire, à voyager et je me suis beaucoup refermée sur moi-même. Puis j’ai fait un travail sur moi. Je me suis mise au yoga. Et je pense que c’est un passage important de ma vie. Il y a aussi le fait de perdre les tiens et ça te forge et tu te dis : « Merde, il ne reste pas beaucoup d’années à vivre, s’il en reste des pas mal, vis-les » Je pense à un moment donné qu’il n’y a pas qu’une seule vérité. Il faut vivre l’instant, l’émotion. Il faut vibrer, quelque part. Avoir des moments de vibration. L’égoïsme c’est aussi de faire preuve de lucidité. C’est admettre que cette richesse de relations humaines c’est certainement le sens de la vie. La vraie richesse n’est pas de gonfler le compte en banque. Le matériel c’est important mais la vie ne s’arrête pas là. Créer du lien... Mais pas à n’importe quel prix, pas simplement pour créer des liens. Les gens s’attirent aussi et on peut parfois se tromper. Il faut alors accepter l’erreur. Il y aussi certaines portes qui se ferment. J’ai appris à attendre que d’autres s’ouvrent.

 

A.H. - C’est important de savoir attendre ?

 

V.R. - Oui, parce que tout n’est pas acquis, tout n’est pas rose et il y a des choses fermées qui s’ouvriront à un moment donné. Mon parcours de vie rythme mes créations et ma manière de concevoir les choses. Je suis hypersensible. À ça tu ajoutes un certain nombre de couches qui font que je peux paraître certainement un peu distante, mais petit à petit je me laisse découvrir.

 

A.H. - Tes parfums ne sont-ils pas un moyen de livrer une Virginie sans masques ?

 

V.R. - Bien sûr. Les créatifs se livrent dans leurs créations. Certains créateurs torturés vont laisser ça dans leurs œuvres, mais tu vois, je ne suis pas dans le sombre. Pendant mon burn-out j’avais le choix entre bien et mal, entre l’équilibre et le déséquilibre. On a tous le choix de créer des projets dans le domaine sombre ou lumineux. Néroli Blanc c’est cette lumière. Le mimosa, c’est une fleur lumineuse. Beaucoup de gens dans le domaine de la parfumerie ont construit des parfums autour de l’obscurité. Ca ce n’est pas mon domaine. Ce n’est pas ce que j’ai envie de faire. Je préfère l’amour, la lumière, le rêve, la poésie, même si ce sont des messages assez forts mais je vais le dire avec poésie, comme des écrivains à l’époque qui disaient des choses assez dures avec des formes douces. Tu vois, je pense qu’on ne communique pas uniquement par la parole. On communique entre nous certainement autrement qu’uniquement en se voyant. Imagine l’impact d’un parfum sur l’inconscient, alors c’est important pour moi de rester dans le lumineux.

 

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Propos recueillis par Alexandre Helwani