V.ers l'infini

 V - Le Monarque 

V - Le Monarque 

V

par Cécile Zarokian

pour Le Monarque

 

V. –prononcer « vi » - est difficile d’abord. Comme c’est souvent le cas avec le dernier d’une fratrie, il est différent des autres, il étonne, est fuyant. Il ne se laisse pas cerner aisément, ne présentant qu’une seule de ses multiples faces à l’étranger qui s’immisce dans l’intimité de son foyer, pour mieux discerner s’il est digne, ou non, d’être apprécié. Il est de ces enfants discrets qui révèlent une ribambelle de talents à mesure qu’on les découvre, qu’ils se découvrent à nous, qu’on les laisse se découvrir à nous.

 

On le présente comme un encens et dès les premières notes il se plaît à nous dérouter, abattant nos idées préconçues, laissant loin derrière lui les accords de lavande, de poussière, d’élémi rappelant le bois des sacristies pour se révéler en toute sincérité. On croirait ouvrir un sac d’oliban dalzielli, ses larmes jaunes exsudant un parfum de pierre et de citron.

 

V. n’est pas l’encens que l’on connaît. Il balaie d’un revers de la main les cathédrales de marbre poli, les processions à renforts de grands clercs, céroféraires, thuriféraires. Il n’a pas connu les fastes d’une cour décadente, ni les cardinaux empêtrés dans leurs cappe magne, ni les papes portés sur les sedie gestatorie, ni les couronnes posées sur le front des rois carolingiens ; ni les ostensoirs, ni les reposoirs, ni les processions, ni les adorations, ni les moines, ni les cloîtres, ni les sacres, ni – rien de ce que l’on connaît.

 

Sacré, il l’est. D’un sacré que l’homme a oublié. Dès l’ouverture, il transporte dans un au-delà méconnu, oublié, passe Dilmun et Saba pour rejoindre les rives du fleuve d’où naquirent les Dieux. Son départ assurément minéral n’en perd aucunement sa chaleur – il nous apprend que le soleil peut être froid et que la pierre est couleur.

Car V. est un encens de roi, non du Roi-Soleil mais des rois du Soleil ; l’encens du Dieu Râ et de son nilesque empire ; l’encens qui brûle devant la face de Pharaon. Il est sa couronne et sa superbe, l'aura sensible d’un homme fait dieu au visage austère et anguleux, du juge suprême des vivants et des morts dont le regard perce l’âme du juste et celle du pécheur.

 

V. étonne, impressionne, il inspire, il écrase. On se prosterne au son de sa voix. Et son introït dure, il s’étire sans perdre en puissance, il perdure. On se demande quand passeront les notes de tête et leur évocation d’une Egypte révolue. Quand passeront les rives du Nil et les ombres thébaines ? Quand passeront les chants coptes des prêtres momifiés ? Quand passeront les bijoux de lapis et les pyramides muettes ? Quand passeront les tombes et les vallées et le kyphi dans les amphores enterrées ?

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V. ne passe pas. Il ne s’efface pas, tout au plus il s’estompe et change de visage. Il traverse la mer Rouge à pieds secs – il est la colonne de nuée qui brûle dans la nuit et guide le prophète à travers le Sinaï. Il soulève le sable du désert, laissant l’Égypte à ses talons et suit le prophète à travers le désert. Il se réchauffe et scintille – il est lourd comme l’huile sur la barbe, la barbe d’Aaron. De nuée il se fait Esprit, il embaume l’âme et le cœur, saisit l’âme et la ravive. Il conforte le cœur esseulé, guérit l’âme blessée, guide l’égaré en un lieu qu’ils connaissent, qu’ils reconnaissent.

 

Passe l’agitation de la mer, passent le désert et ses rochers d’apocalypse, passent la crainte et l’immobilisme devant le sublime. Délicatement, subrepticement, par le réconfort qu’il procure à notre être, il nous rappelle que l’Amour jamais ne passera.

 

Sa base ambrée s’assèche et se réchauffe, l’encens dévoile une autre de ses facettes, plus authentique que jamais. Nous sommes au bout d’un monde, entre mer et désert. Nous sommes loin du Nil et de ses berges luxuriantes.

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Dans un autre royaume il nous transporte, au-dessus des coupoles blanches il nous élève. Sur les pentes du Dhofar, dans le silence d’un désert inhabité, entre les troncs torves et blessés des arbres sacrés d’où perle l’encens, perchés au- dessus de la ville et de la mer : nous grimpons. Une bâtisse défraîchie attire notre regard. Une brume de fumée blanche en sort et s’évade à notre rencontre. Elle saisit, rafraîchit, embaume nos corps salés et collants.

 

C’est V.

 

Il nous guide ; on le suit. Quelques marches ébréchées mènent à la porte où attend un ermite tanné par la chaleur. On la passe, on l’inspecte, on cherche V du regard mais il s’échappe – encore. Seuls à seuls, un corps nous accueille. Un pharaon, encore ? Non. C’est le prophète, c’est V en personne, qui dort sous son drap de jade. L’ermite veille avec nous, il ravive l’encensoir. De sa main crevassée tombent quelques larmes collantes d’oliban – elles chantent sur les braises ardentes, un cantique au prophète endormi.

 

C’est V. C’est lui.

 

Lui qui débarrassé de ses atours de corail, de rubis a traversé la mer ; lui qui de sa lumière a conduit notre route dans la nuit de notre être, des vies moroses que l’on s’impose, du froid que l’on laisse s’immiscer en nos âmes et nos os. C’est lui qui nous a tiré de notre décadence pour nous ramener à lui – à nous- même.

 

V. s’imprime en nous et nous en lui. Son silence se joint au nôtre. Son soleil retrouve celui que nous avions perdu. Après une seconde qui aurait pu être une vie d’homme, nous ressortons du mausolée, retrouvant sur sa marche l’ermite indifférent au monde qui l’entoure.

 

Où irons-nous ensuite ? V. ne marche plus devant nous pour nous guider, il fait un avec nous – il faut l’écouter.

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La nuit dessine sa silhouette dans le ciel qui surplombe l’Oman et V. s’assèche. Il n’est plus collant, il n’est plus sucré, il ne scintille plus, il ne remplit plus l’espace tel un nuage de fumée, ce n’est plus le soleil de midi, c’est le soleil de minuit. Il exhale une exquise douceur, salée. L’océan n’est pas loin.

 

Où irons-nous ensuite ?

 

Nos pas nous mènent aussi loin que l’on puisse aller – seuls. L’océan devant nous, ennuité et derrière ce royaume étrange où brûlent jour et nuit des lampes à ghee. Une chaude brise nous appelle : elle est balsamique, elle est lourde, elle est sauvage...

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Où irons-nous ensuite ?

 

Maintenant qu’il fait nuit et qu’il n’y a plus de nuée deVant nous pour nous guider ?

 

Le soleil dort derrière nous et les étoiles se lèvent dans le ciel. Qui ne craint pas quand vient la nuit ? Qui ne craint pas lorsqu’il lâche la main de son père sur le long chemin de la Vie ? Mais V. est toujours là, lui. Il s’est imprégné de nous et nous de lui. Il n’y a plus de nuée, il n’y a plus de fumée, il n’y a plus de vent soulevant le sable, le corail, la nacre, les poussières. Plus de procession, plus de pharaon, plus de prophète au linceul céladon.

 

Il n’y que nous. La nuit. Et V.

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Il brûle en nous comme un soleil inextinguible, accroché à notre peau, à nos veines jusqu’à la fin de la nuit. Car elle finit, la nuit.

 

Le Voyage n’est pas fini.

De Versailles à Varanasi...

C’est V.

 


V - Le Monarque

Disponible en 100ml, édition limitée numérotée, à Jovoy Paris en France, Jovoy Mayfair dans les RU, Philippe K Haute Parfumerie en Suisse at 495€.

Aussi disponible ailleurs que dans l'UE et sur leur site web : www.lemonarque.paris